Éthique de l’intelligence artificielle : Repenser le paradigme « Humain vs. Machine »

I, Robot de Alex Proyas, Chappie de Neill Blomkamp ou encore Ex Machina de Alex Garland. Voilà trois films parmi tant d’autres qui traitent de la question de l’intelligence artificielle. Mais au lieu d’une vision où le robot, aidé de son intelligence artificielle, lutte contre l’humain, il travaille avec lui dans le but de comprendre quel est son rôle dans la société et comment il peut l’aider. Pourtant aujourd’hui, règne une mystification de l’IA. On entend dire qu’elle surpassera l’humanité et la détruira, que les individus qui travaillent dessus sont en train de créer un monstre qui sera bientôt hors de contrôle ou encore que l’humanité n’est pas prête scientifiquement et éthiquement à avoir de tels chimères. Et pourtant… l’IA est déjà partout autour de nous et souvent plus pour notre bien que notre mal.

Qu’est-ce que l’intelligence artificielle ?

Dans l’émission Point Barre du 14 novembre 2020, lors de la séquence « High Tech » intitulée 70 ans de réflexion sur les IA, Laurent Dormond donne la définition suivante de l’intelligence artificielle, reprise du dictionnaire Larousse :

Sous le terme intelligence artificielle, donc IA, on regroupe l’ensemble des théories et des techniques mises en œuvre en vue de réaliser des machines capables de simuler l’intelligence [humaine], en plus simple, il s’agit d’offrir aux machines la capacité de réfléchir d’elle-même.

Pour mesurer si une machine est capable de simuler une intelligence artificielle, la communauté des chercheurs dans ce domaine s’en remette principalement au test de Turing. Bien qu’il ne soit pas parfait sur certains plans et notamment que le test ne mesure pas en soi le niveau d’intelligence mais la capacité à tromper des juges sur la nature de l’interlocuteur (humain ou machine), il a au moins l’intérêt de démontrer que les algorithmes d’aujourd’hui deviennent de plus en plus performants et sont en mesures de rivaliser avec des interactions entièrement humaines.

Les origines de la peur de l’IA

Parvenir à trouver les origines de la peur de l’IA n’est pas une tâche aisée tant le domaine est complexe. Des grands noms de l’économie ou de la science parmi lesquelles Elon Musk, Bill Gates ou encore feu Stephen Hawkins ont mis en garde l’humanité contre ces machines qui surpasseront l’humain.

L’industrie du divertissement, et notamment le cinéma, joue également avec cette peur. On peut citer pêlemêle la série de films Terminator, la trilogie Matrix et dans une certaine mesure la série Black Mirror ainsi que le documentaire Derrière nos écrans de fumées (titre original : The social dilemma) de Netflix.

Cerveau humain avec visage de robot et représentation d'un algorithme

Image par Gerd Altmann de Pixabay

Ces films et séries traitent néanmoins, à mon sens, d’un paradigme au long cours, à savoir d’une dualité Humains vs. Machines. Et lorsque les médias traitent du sujet, la plupart du temps, ils traitent de ce même paradigme… mais est-il pour autant exact ?

Pourquoi ne pas repenser la place des machines au sein de la société humaine ? Pourquoi vouloir absolument lutter contre la machine alors qu’il est manifeste qu’elle dispose déjà d’une vitesse de calcul bien supérieure à celle de l’humain et qu’il ne sera jamais en mesure de rivaliser ? Peut-on penser à une collaboration humain-machine ? D’ailleurs… n’a-t-elle pas eu déjà lieu ?

 

L’IA est déjà présente dans notre quotidien

Pour cela, je me dois d’affiner la définition donnée ci-dessus par celle donnée par Microsoft experience business dans son article du 9 février 2018 intitulé « Tout savoir sur l’intelligence artificielle » :

[L’intelligence artificielle est] des ordinateurs ou des programmes capables de performances habituellement associées à l’intelligence humaine, et amplifiées par la technologie :

  • Capacité de raisonner
  • Capacité de traiter de grandes quantités de données
  • Faculté de discerner des patterns et des modèles indétectables par un humain
  • Aptitude à comprendre et analyser ces modèles
  • Capacités à interagir avec l’homme
  • Faculté d’apprendre progressivement
  • Et d’améliorer continuellement ses performances

Ainsi, des traducteurs en ligne comme deepl.com ou Microsoft Translator, les algorithmes utilisés par les réseaux sociaux comme Facebook, Instagram ou encore TikTok, les sites de streaming comme Netflix ou Disney+ ou encore des secteurs économiques comme la santé, les finances ou le journalisme utilisent déjà des formes d’IA.

Si on peut aisément admettre que dans le cas des réseaux sociaux, de nombreux problèmes peuvent être attribués aux algorithmes comme les bulles algorithmiques ou le renforcement et l’assimilation de croyances erronées, les autres domaines cités, et il en existe encore bien d’autres, profitent de l’intelligence artificielle.

Pour démontrer que la collaboration humain-machine est possible, qu’elle a déjà lieu et n’est pas nécessairement néfaste pour notre humanité, je vais m’atteler un plus longuement sur des exemples pratiques des secteurs économiques cités plus haut à savoir : la santé, les finances et le journalisme

L’IA et la santé

Feriez-vous confiance à une intelligence non humaine pour effectuer un diagnostic ? Avez-vous déjà pris un médicament dont une molécule a été pensée par une IA ? Laisseriez-vous un robot chirurgien vous opérer ? Et si, sans vous en rendre compte, cela s’était déjà produit ?

En effet, l’intelligence artificielle est déjà omniprésente dans le domaine de la santé. Mais ne vous y méprenez pas, aucun médecin, chirurgien, infirmier ou laborantin ne délaisserait sa tâche exclusivement à une IA. Ici, l’homme et la machine travaillent ensemble dans l’intérêt du patient.

En effet, grâce au deep learning, un algorithme ingère une masse de données conséquente que tout être humain ne serait pas capable d’assimiler et va apprendre en commettant des erreurs jusqu’à atteindre des taux de réussite dépassant les 90%. Grâce à cela, nombre de pathologies très diverses peuvent être détectées voire même prévenues avant même qu’elles n’apparaissent. C’est grâce à ce processus mêlé aussi à une base de données très conséquente sur ce que l’on sait déjà des molécules que des IA peuvent créer des médicaments voire même inventer de nouvelles molécules pour un médicament.

Quant au robot chirurgien, il existe déjà mais pas sous la forme que vous pensez. En effet, le robot est entièrement piloté par un humain avec une précision millimétrique. Bien que cela puisse paraître effrayant, cette technique offre, entre autres, les avantages de faire moins de cicatrices, d’offrir un geste plus sûr pour le chirurgien et parfois de faire des chirurgies beaucoup moins invasives que si elles devaient se faire traditionnellement.

L’IA et les finances

À travers le tome 21 L’étoile du matin de Largo Winch ou la vidéo d’Amixem UNE JOURNÉE COMME DES TRADERS ! (j’ai failli tout perdre), on se rend déjà compte que des algorithmes dotés d’une « conscience propre » réalisent de nombreuses tâches de travail. Jusqu’à 50% selon François d’Hautefeuille, analyste financier indépendant, qui insiste bien sur le fait que l’analyse financière humaine est complétée par l’IA et que cette dernière ne la remplacera pas.

Sandra Schmidt, dans un article du 17 septembre 2019 citant Didier Louro, spécialiste de la data chez Bearing Point, insiste bien que de nombreuses tâches financières peuvent être d’une part grandement automatisées mais en plus, peuvent être réalisées par une intelligence artificielle… pour autant que l’homme veuille bien transférer ses connaissances à la machine.

Si cela est fait, la détection des fraudes, la synthèse de rapports financier longs et fastidieux, des prédictions voire des recommandations financières peuvent être faites par l’IA. Comme dans le cas du journalisme ci-dessous, l’automatisation de ces tâches permettra aux comptables et aux analystes financiers de pouvoir se concentrer sur des tâches à hautes valeurs ajoutées et de ne plus devoir perdre du temps sur des tâches longues, redondantes et fatigantes.

L’IA et le journalisme

Devanture de plusieurs journaux germanophone

Image par MichaelGaida de Pixabay

Et oui, aussi étonnant que cela puisse paraître, même le journalisme utilise l’IA pour l’analyse de masse de données mais également… pour rédiger des articles !

Mais attention, pas de méprise, on n’en est pas (encore) au stade où des IA rédigent des articles de fond, des enquêtes, de l’investigation voire même des interviews. Cependant, face à la masse de données à laquelle on fait face quotidiennement, le nombre de fake news qui apparaissent quotidiennement et les deep fakes qui altèrent la réalité, quoi de mieux qu’une IA pour faire ce travail ?

De plus, certains articles ne nécessitent pas un travail journalistique approfondi car il relève de contenu rédactionnel sans valeur éditoriale ajoutée. Et puis, de grands médias américains utilisent déjà l’IA pour proposer la Une qui sera la plus pertinente. Ou encore, certains médias y compris en Suisse, utilisent des algorithmes intelligents pour pouvoir vous capter avec de l’information qui vous intéressera véritablement… Avez-vous déjà été interpellé par une news que vous seul avez vu et pas votre entourage ?

Opinion : Pour une utilisation de l’IA critique, sous contrôle et intelligente

Comme vous avez pu le constater, je milite ici pour une intégration massive de l’intelligence artificielle sous toutes ses formes dans notre quotidien mais je refuse que cela soit fait sans une certaine éthique. Mais qu’est-ce que l’éthique dans l’intelligence artificielle ? Ne pas utiliser l’IA pour trouver un remède pour le Covid-19 alors que celle-ci offre des possibilités de traitement des données bien supérieures à l’intelligence humaine ? Ne pas utiliser des aides à la conduite automobile qui peuvent nous aider à rentrer chez nous sain et sauf ? Ne pas doter des prothèses d’algorithmes intelligent permettant aux personnes amputées par exemple de retrouver des sensations ?

Ces questions que je me pose, l’ISO et la Commission électrotechnique internationale (IEC) les ont posées au sous-comité SC 42, Intelligence artificielle, de leur comité technique mixte ISO/IEC JTC 1. Aujourd’hui, aucune norme ISO n’existe en matière d’IA car le phénomène est tellement nouveau et évolue si rapidement, dans des contextes sociétaux, économiques ou encore sanitaires tellement différents qu’il est difficile de donner des règles uniformes. Mais il semblerait que des normes sont en cours d’approbation… seront-elles suffisantes et applicables ? L’avenir nous le dira.

Roi d'un jeu d'échecs triomphant face à toutes les autres pièces vaincues et touchées

Image par Pexels de Pixabay

Mon opinion personnelle sur la question de l’intelligence artificielle est assez proche de celle de Garry Kasparov qui a perdu son match retour aux échecs face à Deep Blue d’IBM en 1997. Il est manifeste que les machines ont aujourd’hui, plus qu’hier et bien moins que demain, des puissances de calcul qui dépassent l’entendement humain et que l’homme, pour sa propre survie, doit travailler avec de telles machines plutôt que les combattre.

Mais selon moi, il ne faut pas faire n’importe quoi. Je suis fortement et fermement opposé à des formes d’intelligence artificielle dite « omnisciente », donc capables de raisonner sur tout et n’importe quoi. On a vu les limites de Tay, le chatbot de Microsoft basé sur l’intelligence artificielle. Selon moi, il faut circonscrire les IA à des usages spécifiques (journalisme, santé, finances, économie, politique, etc.) ainsi qu’à des tâches spécifiques pour éviter au mieux des erreurs, au pire des dérapages.

Il faut aussi selon moi être conscient des biais et bulles algorithmiques. Pour le moment, et je l’espère pour toujours, les algorithmes qui permettent la création d’IA sont créés à la base par des humains. Or ces derniers ont eux-mêmes des biais qu’ils peuvent transposer sur un algorithme de manière involontaire avec le risque que l’IA les répète. Les bulles algorithmiques sont aussi néfastes et on le voit particulièrement sur les réseaux sociaux.

The Social Dilemma, le documentaire de Netflix, nous le montre assez bien. Ce film est critiquable sur certains aspects mais à mon sens, pas celui-ci. Il explique assez bien le risque des bulles algorithmiques. En résumé, le danger principal de ces bulles est de ne suivre et de n’être soumis qu’à des comptes, posts ou avis qui sont en accord avec nos principes et de ne pas pouvoir élargir nos points de vue sur différents sujets. Et ces bulles algorithmiques sont, entre autres, dues aux algorithmes des réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook.

Dès lors, l’intelligence artificielle doit selon moi être utilisée intelligemment, de manière critique pour le bien de l’humanité et toujours avec un contrôle de l’homme. Si l’homme venait à perdre le contrôle des intelligences artificielles d’une quelconque manière comme une incapacité à la débrancher, à la détruire, à la modifier ou tout simplement à la comprendre, on peut craindre que l’avertissement de feu Stephen Hawking ne soit en réalité qu’une prédiction.

Sources

Amixem. (2020, octobre 11). UNE JOURNÉE COMME DES TRADERS! (j’ai failli tout perdre). https://www.youtube.com/watch?v=qaMF9vFQzNA

Charlet, J., & Laboratoire d’informatique médicale et ingénierie des connaissances pour la e-santé. (2018, juillet 6). Intelligence artificielle et santé. Inserm – La science pour la santé. https://www.inserm.fr/information-en-sante/dossiers-information/intelligence-artificielle-et-sante

d’Hautefeuille, F. (2019, janvier 31). L’intelligence artificielle en finance, pour quoi faire ? Boursorama. https://www.boursorama.com/bourse/actualites/l-intelligence-artificielle-en-finance-pour-quoi-faire-a68b75edd546467c42eec3e91bc81bc3

Deluzarche, C. (2020, octobre 17). Santé et intelligence artificielle : Quelle révolution nous attend ? Futura. https://www.futura-sciences.com/sante/questions-reponses/corps-humain-sante-intelligence-artificielle-revolution-nous-attend-14432/

Gasiorowski-Denis, E. (2019, novembre 11). Éthique et intelligence artificielle…. ISO. https://www.iso.org/cms/render/live/fr/sites/isoorg/contents/news/2019/11/Ref2454.html

Giacometti, E., & Francq, P. (2017). Largo Winch, tome 21 : L’étoile du matin (Dupuis, Éd.; Dupuis, Vol. 21).

Kasparov, G. (2017, avril). Don’t fear intelligent machines. Work with them [TED Conference]. https://www.ted.com/talks/garry_kasparov_don_t_fear_intelligent_machines_work_with_them

Larousse, É. (s. d.). Encyclopédie Larousse en ligne—Intelligence artificielle. Consulté 23 novembre 2020, à l’adresse http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/intelligence_artificielle/187257

Microsoft. (2018, février 9). Tout savoir sur l’intelligence artificielle. Microsoft experiences. https://experiences.microsoft.fr/business/intelligence-artificielle-ia-business/comprendre-utiliser-intelligence-artificielle/

Orlowski, J. (2020). Derrière nos écrans de fumée (ENG : The social dilemma) [Drame; Documentaire]. Netflix. https://www.netflix.com/title/81254224

Point Barre: Édition Pixel. (2020, novembre 14). High Tech : 70 Ans de réflexion sur les IA. https://www.youtube.com/watch?v=0f295_ctBNg

Rigaud, N. (2018, juillet). Intelligence artificielle : Faut-il en avoir peur ? Inserm – La science pour la santé. https://www.inserm.fr/actualites-et-evenements/actualites/intelligence-artificielle-faut-il-en-avoir-peur

Schmidt, S. (2019, septembre 17). Intelligence artificielle et finance : Cas d’usage, éthique et sécurité. Compta Online. https://www.compta-online.com/intelligence-artificielle-et-finance-cas-usage-ethique-et-securite-ao4026

Tual, M. (2016, mars 24). A peine lancée, une intelligence artificielle de Microsoft dérape sur Twitter. Le Monde.fr. https://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/03/24/a-peine-lancee-une-intelligence-artificielle-de-microsoft-derape-sur-twitter_4889661_4408996.html

Wälti, A., Nista, G., & Détraz, C. (2020, juin 11). Intelligence artificielle : Au service des journalistes? – JAM. JAM – Le magazine de l’académie du journalisme et des médias. http://jam.unine.ch/index.php/2020/06/11/intelligence-artificielle-au-service-des-journalistes/

White, P. (2020, avril 16). L’intelligence artificielle à la rescousse du journalisme. The Conversation. http://theconversation.com/lintelligence-artificielle-a-la-rescousse-du-journalisme-135387

Grégoire Droz-dit-Busset

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Last modified: 29 novembre 2020

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